L’heure de l’acédie, bien connue des anciens moines. Dégoût de la vie (taedium vitae, horror loci…). Et tout ce qui va avec : oisiveté (otiositas), somnolence (somnolentia), mauvaise humeur (importunitas), inquiétude (inquietudo), vagabondage (pervagatio), instabilité de corps et d’esprit (instabilitas mentis et corporis), bavardage (verbositas) et curiosité (curiositas). Autoportrait. Vous ne vous y reconnaissez pas ? Moi, si.

Alors j’ai décidé de lâcher prise, de déserter, en quelque sorte. De fuir. Sur le conseil des Pères du désert. Fuis. Tais-toi. Reste tranquille. Fuge. Tace. Quiesce. Le premier est à ma portée. Le reste sera donné de surcroît. Fuir, non pas la fatigue, mais la fuite de la fatigue. Fuir dans la fatigue. « Regarder la fatigue dans les yeux », disait Evagre le Pontique, cette « fatigue au regard clair», « une fatigue qui rend accessible, oui, qui est l’accomplissement même du fait d’être touché », « cette fatigue pleine de confiance dans le monde », « elle ouvre, elle fait passer, elle ménage un passage pour l’épopée de tous les êtres »3. Fatigue libératrice, passagère, pascale. Fatigue mystique : « Grâce à ma fatigue, le monde était grand et débarrassé de ses noms. »4 Ressourcement, remembrement dans la fatigue : « La fatigue remembrait – un remembrement qui ne morcelait pas, mais rendait reconnaissable – l’habituel embrouillamini rythmé par elle en bienfait de la forme – forme aussi loin que l’œil portait – grand horizon de la fatigue. » 5

Otium. Loisir. Scholè. Arrêt. Sortir du non-loisir, neg-otium, négoce.6 De cette fuite en avant dans le travail, dans l’activisme. Comme le dit le philosophe coréen Byung-Chul Han : « L’homme dépressif est un animal laborans qui s’exploite lui-même et ce de son plein gré, sans contrainte extérieure. »7 Je ne peux qu’acquiescer à la critique de Nietzsche : « Par intranquillité, notre civilisation aboutit à une nouvelle barbarie. Jamais les individus agissants, c’est-à-dire les intranquilles, n’ont eu autant d’importance. Parmi les corrections nécessaires qu’il convient d’accorder au caractère de l’humanité, il faut donc considérablement renforcer l’élément paisible. » L’élément sabbatique. « Le shabbat, qui à l’origine signifie « s’arrêter », est un jour du « ne pas », un jour libre de « pour » ou, comme le dit Heidegger, libre de tout souci. »8 Le sabbat, qui est fait pour l’homme et l’univers entier. « Bien. C’est en même temps ma dernière image de l’humanité : réconciliée en ses ultimes instants dans une fatigue cosmique. »9

Alors, j’en ai pris mon parti. Le parti du sabbat. Je suis de l’Eglise des épuisés. Celle dont le Seigneur seul est la force. L’Eglise de la fatigue, l’Eglise du sabbat, l’Eglise de la force tranquille : « Les adolescents se fatiguent et s’épuisent, les jeunes ne font que chanceler, mais ceux qui espèrent en Yahvé renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer… » (Isaïe 40, 30-31)

Festina lente !

Falk van Gaver, La Nef, le 07/01/2014 | Spiritualité

1 Anselm Grün, Retrouver le goût de la vie, Albin Michel, 2013  2 3 4 5 Peter Handke, Essai sur la fatigue, Folio, 2007   6 Josef Pieper, Le Loisir, fondement de la culture, Ad Solem, 2007  7 Byung-Chul Han, La Société de la fatigue (Müdigkeitsgesellschaft), Berlin, 2010  8 Byung-Chul Han, La Société de la fatigue, op. cit.  9 Peter Handke, Essai sur la fatigue, op. cit.